jeudi 22 mars 2018

L'information qui désinforme


"Les coiffeurs ont "un travail peu intense" selon les élites de notre gouvernement".
Cette phrase met en colère tous les coiffeurs de France qui invitent alors Emmanuel Macron et ses ministres à venir passer une journée dans tel ou tel salon de coiffure afin de voir si le boulot n'est pas intense. Sur les réseaux sociaux, chacun explique ses dernières pénibilités avec des heures de travail à rallonge, une pause déjeuner toujours plus courte, un revenu aussi maigre que le repas, ainsi que toutes les difficultés de compréhension entre employés et employeurs et avec les clients. 

L'article du blog de MeilleurCoiffeur (où on peut lire cette phrase) a été partagé presque 600 fois en 6 heures via la page VDM de coiffeuses, gérée par le site en question. 600 fois, des coiffeurs ont été agacé par le gouvernement Macron et le ministre du travail, Muriel Pénicaud, pour cet outrage à la profession. Je les comprends. Moi-même, je connais les problème de ce métier. Avec la fatigue, le stress, le mal de dos, et bien d'autres.... Mais comme je ne suis pas que coiffeur (je suis aussi un geek), j'ai appuyé sur les touches du clavier afin de voir jusqu'où cette phrase incendiaire me mène. 


En bon journaliste, Thibaut Le Pellec, a pris soin de rajouter un post-scriptum à son article sur MeilleurCoiffeur: "si vous souhaitez lire l'étude dans son intégralité: http://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/etudes-et-syntheses/document-d-etudes/article/travail-et-bien-etre-psychologique ".
A ce lien, la seule phrase que j'ai trouvée évoquant la coiffure est "Toutefois, des professions relativement peu qualifiées et à grande majorité féminine, telles les assistantes maternelles, les coiffeurs ou les employés de maison, figurent également parmi les métiers pour lesquels le travail contribue le plus au bien-être". Aucune trace ici du "travail peu intense" évoqué et ultra-partagé. Rien d'étonnant, cette page n'est pas l'étude (comme annoncé par Thibaut) mais une utilisation de celle-ci pour nous expliquer que "conformément à la théorie et à la littérature empirique existante sur le sujet, l'autonomie au travail des répondant à l’enquête CT-RPS 2016 apparaît significativement plus faible dans les communes où ont prédominé, en 2017, l'abstention ou le vote d'extrême droite, ainsi que, dans une moindre mesure, le vote "gauche contestataire"". Autrement dit: ceux qui ont voté, aux dernières élections présidentielles, pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou ceux qui n'ont pas voulu voter se sentent probablement moins autonome dans leur profession que ceux qui ont un vote plus modéré, voire centriste. Cela est fort intéressant mais ne me donne toujours aucune réponse quant à cette phrase qui scandalise les coiffeurs français.  

Je continue alors à cliquer sur mon clavier pour arriver sur un nouveau lien du Ministère du Travail grâce auquel j'ai pu apprendre que cette fameuse enquête, "Travail et bien-être psychologique", est la concrétisation d'un grand travail commandé en 2009-2010 par le ministre du travail de François Fillon (probablement Xavier Darcos). Et ce sont Philippe Nasse (docteur en économie mathématique et en économétrie, inspecteur général à l'Insee, membre du Conseil de la concurrence...) et Patrick Légeron (psychiatre, directeur d'un cabinet de conseil et auteur) qui ont initié cette grande étude par leur rapport Légeron-Nasse


J'ai dû fouiller un peu plus pour arriver enfin sur le fameux document d'études! En premier, j'ai pu remettre la phrase tant recherchée dans son vrai contexte (dont elle était totalement dépourvue, sinon ça ne ferait pas de buzz): "Parmi les métiers pour lesquels le travail contribue le plus positivement au bien-être psychologique, on peut citer des professions très qualifiées comme ingénieurs de l'informatique, les cadres des transports, les cadres administratifs et financiers, les personnels d'études et de recherche, mais aussi d'autres, à majorité féminine, comme les secrétaires, les assistantes maternelles, les employés de maison, les coiffeurs. Ces derniers signalent un travail peu intense dans un contexte de faible insécurité de l'emploi, avec peu de conflits éthiques et une grande autonomie, même s'ils sont exposés à une forte demande émotionnelle...". Voila une lumière sur une part de l'interprétation: ce sont les coiffeurs qui parlent eux-mêmes de travail peu intense, et non l'élite de notre gouvernement (ni d'un plus ancien). Surtout quand on sait que ce rapport n'a pas été écrit par nos élus mais par une commission d'économistes, d'ergonomes, d'épidémiologistes, de chercheurs en gestion, de chercheurs en médecine du travail, de psychologues, de psychiatres, de sociologues, de staticiens, coordonnés par Michel Gollac (directeur du laboratoire de sociologie quantitative du Centre de recherche en économie et statistique (LSQ-Crest)). 
Vu que cette recherche sur 9 ans fait le bilan des conditions de vie dans tous les métiers, on peut facilement comprendre que dans un salon de coiffure, on ne subit pas les colères climatiques (du plus froid au plus chaud en passant par le plus humide). On n'a pas à se questionner si notre diagnostic va sauver une vie ou faire mourir un patient. On n'est pas sous les feux acérés des élèves et de leurs parents. On ne fait pas un boulot d'usine à la chaîne sans rapport humain. On ne se lève pas à 3 heures du matin pour aller ramasser les déchets de la ville... Dans ce document de 53 pages intitulé Travail et bien-être psychologique, on peut aussi lire:
-... les coiffeurs [...] figurent également parmi les métiers pour lesquels le travail contribue le plus au bien-être.
- les "invisibles" ont le sentiment d'un travail bien fait et utile, mais manquent de reconnaissance et n'ont que rarement la possibilité de développer leurs compétences. [...] Les métiers les plus concernés sont les assistantes maternelles, les coiffeurs, les employés de maison, les aides à domicile, les ouvriers de l'artisanat.... Du côté des conditions de travail, ils connaissent plus souvent la pénibilité physique et manquent de soutien des chefs et des collègues
- les "confortables" sont épargnés par la plupart des risques professionnels, sauf les difficultés dans le collectif du travail et la demande émotionnelle où ils se situent dans la moyenne. [...] cela concerne aussi les assistantes maternelles, les coiffeurs, les secrétaires... Ils sont plutôt satisfait de leur vie privée, à nouveau sans qu'on puisse dire su c'est cela qui leur fait voir leur travail positivement ou si leurs bonnes conditions de travail ont un impact sur leur vie hors travail. 


Après avoir lu tous ces passages, on peut mieux comprendre comment placer la coiffure parmi les autres métiers en terme de pénibilité, difficulté, facilité, reconnaissance. Et moi, après 25 ans à faire ce boulot, je suis d'accord sur le fait que, malgré des journées très longues, des personnes parfois difficiles à accueillir, des patrons, responsables ou collègues qui peuvent avoir une sens très relatif du respect, la coiffure n'est pas un métier intense. On y trouve facilement un emploi. On rentre le soir chez soi, souvent épuisé, mais aussi ravi de notre travail. Et il y a bien plus dur à faire!!

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